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Les quatre vents de notre ciel – Pierre Bayrou (Depuis le Bulletin de la SAVSA de 1945…)

A lire dans le Bulletinde de 1945 (sur le site = “Nos publications” “Les Bulletins” puis cliquer sur l’année et lire…)

Par M . Pierre B A Y R O U – Professeur à l’École Normale de Montauban

 

« Sera lo soledre, cal sab ? » monologuait quelqu’un, à prime-aube, ce matin là. Comme je mettais le nez à la fenêtre : « Ah ! bonjour, Monsieur Pierre ! » fit mon vieil ami lou Couat, » Je me le demandais, vous voyez : ça sera le soulédré, ou bien le vent d’autan ?

Ma foi, lui dis-je, humant l’air frais qui volait du Deymier, nous verrons ça à midi. Mais je crois bien que c’est lo soledre : vous avez entendu, tout à l’heure, la cloche du Bosc ? Si c’était l’auta, on aurait entendu plutôt celle de Sainle-Sabine… »

– « Et même vous avez raison, dit le vieux ; c’est comme la chaussée du Battant ; quand c’est l’autan qui lire, elle fait bien plus de tapage… Eh bé, tant mieux, c’est le beau temps pour aujourd’hui !» Et, de fait, ce fut le soulédré, le bon vent du soleil, celui qu’à longueur de journée il nous souffle dessus ; il nous vient de l’est au matin, par-dessus la croupe du Deymier ; à midi, du Roc d’Anglars, et le soir de l’ouest, par l’échan­crure de Bone, cette haleine du soleil, c’est le souffle du beau temps, il dessèche la terre, c’est vrai ; mais il rafraîchit gens et bêtes, il fait l’air cristallin, les ombres plus bleues, le jour plus léger et plus vif, Et l’inexplicable allégresse qui vient parfois au coeur des hommes, qui réconforte les plus las, redonne espoir aux plus amers, c’est à lui souvent qu’on la doit. Au plus épais des canicules, il fait luire et claquer les feuilles des maïs. Il met partout des miroitements, des sourires, et sa grâce nous fait sentir, plus suavement que jamais, la bien vaillance des choses… Le soir, à « solelhcole », dès que le soleil disparaît derrière le Traçadou, le voilà soudain qui s’endort ; et vient tout de suite la nuit, la claire, et fraîche, et tendre nuit.

Seulement, au malin, quand il se lève, comment le distin­guer du vent d’autan, qui souffle du sud-est, qui ruisselle sur nous par le roi de Naurouze, vennu de la mer latine, là-bas, né sur le Golf de Lion ? En été, vers les 8 heures, im­possible de savoir ; le soleil est déjà haut sur le môle d’Anglars, au-dessus de Saladèze, à ce moment de la journée, le soulédré comme l’autan viennent du même point. Mais à mi­di, plus moyen de s’y tromper, regardez bien alors, par exemple, les peupliers de Santou ; s’ils inclinent leur pin­ceau du côté de la Castille, vous pouvez être tranquille, c’est bien le vent d’autan. « Tira l’aula », comme on dit joliment ici. Mais attention ; il y a auta et auta. Comme nous disons : « Auta de jorn bufa 9 jorns. Auta de nech, un joun et mej » En d’autres termes, si c’est le jour que le vent d’autan s’est levé, il doit souffler pendant 9 jours. Si c’est la nuit, un jour et demi seulement.

Bien sûr, ici comme ailleurs, la ri­gueur n’est pas de mise. Les choses de la vie n’ont que faire de la précision de nos chiffres et de notre vœu d’absolu. Pas un de chez nous qui s’y trompe : cela veut dire seulement que l’aula levée de jour a chance de souffler longtemps. C’est l’alta clara; dit-on, celle qui commence à nettoyer le ciel avant d’amener ses nuées. Mais qu’il soit de nuit ou de jour et quelle qu’en soit la durée, il est bien le vent qui, chez nous, a les effets les plus sensibles : peu ou prou, c’est tou­jours de l’humidité qu’il apporte, il fait noircir et suer les pierres, les escaliers en vis dans les vieilles maisons, les dal­les devant les portes, les bordures des trottoirs. L ’été, il promet l’orage, car le vent d’ouest qui le suit amène ses propres nuages à la rencontre des siens. Le conflit éclate

souvent.

Mais ici encore, que d’exceptions à cette loi ! Pendant ces 3 ans passés, le vent d autan s’est levé bien des fois sans que la moindre pluie tombât, hélas, du ciel couvert qu’il nous laissait, On levait le nez vers les nuages : « On las pouldrio

molzer, aquelas nibols,,. » disait-on, on pourrait les traire, ces nues, pas une goutte n’en coulerait ! Ce qui ne manque jamais, en tous cas, c’est le réchauffement de l’air qu’il pro­voque toujours, quand il se lève l’hiver, au cœur le plus dur­ des frimas, c’est une soudaine douceur, un desserrement de  l’étreinte, une tendresse de printemps, une bienveillante  langueur. Au printemps, c’est « lo vent de la saba », dont la caressante tiédeur fouette les ardeurs végétales, exalte les germes, les sèves, fait exulter an noir des glèbes toutes les forces de la vie. En été, il dessèche âprement la terre, flétrît les feuillages, fait peser sur les hommes et les choses une accablante torpeur. Est-re la dépression barométrique qui, l’attirant ici comme dans un trou d’air, a de tels effets sur nos nerfs ? Toujours est-il que les migraineux le redoutent. Pour moi, quand un mal de tête me réveille la nuit, c’est, neuf fois sur dix, que l’autan vient de se lever.

Et quelle fureur, quelquefois ! Ses grandioses cataractes sauvagement se ruent sur nous. Les fruits tombent, parfois les branches et les arbres. Et les poules, queue et plumes retroussées, courent de biais sous la rafale. Il était providen­tiel autrefois, quand on dépiquait sur l’aire, au fléau ; du venladour ou bien du crible, les balles volaient vite et tou­tes. En un jour, et à fond, on nettoyait vingt sacs de blé. Quant aux chasseurs, aux pêcheurs, c’est le vent qu’ils haïs­sent le plus : « l’aula es pas cassaïra ni pescaira », disent- ils. Les poissons, peut-être, éprouvent aussi ses déprimants effets. Quant au gibier, il s’en abrite comme il peut: les liè­vres changent leur gîte, et leurs remises les perdreaux…

« Et ceux du Bessarel ? » me disait l’autre jour la bor­dière de Sourbil qui s’appelle la Cuyèto. «  Avec ce vent bas, ils doivent commencer à regarder si la Bonnette monte ! » Car c’était le vent d’ouest qui soufflait, lo vent carrejaire, que l’on appelle encore si justement : lo vent de l’aiga bèla. Celui-là, c’est bien celui du mauvais temps, celui qui pousse de Bone, en rapide troupeaux, un intarrissable flux de nuées. Le « côté du mauvais temps », ici, c’est toujours de l’ouest : Las canolas et las recanolas, toutes les conduites qui versent l’eau des citernes du causse, sont disposées d’abord le long des toits qui regarent l’ouest.

Les plus solides crépis, c’est à cet aspect qu’on en revêt les murs. Et d’ailleurs c’est un fait : « quand Bona porta corona, et fandarmel capel, es pas senher de bel  ». Oui, quand le ciel est noir sur Bone et sur Pech-Dach, on peut toujours craindre la pluie. « Fun de Pech, met’al lech. Fun de comba, met a l’ombra », dit-on encore, en période de vent bas : les brumes qui flottent haut – ces nuages qui trainent sur le Calvaire ou à mi-flanc du Roc d’Anglas – sont en général menace, ou promesse, de pluie.

Et quand on est fatigué de tant d’eau, quand il y a trop d’himour comme disent les gens, – d’été surtout, lorsque l’avoine piala germe déjà, sous les « piles », dans les chaumes, alors on se retourne vers le nord, pour voir si, par bonheur, le Cantales ne se lèverait pas – le vent du nord, frais l’été, glacial et cinglant l’hiver, celui qui nettoie le ciel, boit l’eau de l’air, séche les pierres.

Et ce vent, on le distingue mal de celui du nord-est, le fameux norois, si familier en d’autres lieux, si redouté des gens de mer. L’un et l’autre sont des vents froids, voilà tout. L’hiver, ils sont également aigus, coupants, féroces. Ils transpercent le camias des chercheurs de truffes, et les bergers s’en abritent tant bien que mal, derriere les murettes du causse, accroupis dans les plis du couvertin, la très ample cape à raies rouges, la « limousine » de chez nous…

Et maintenant, de ces souffles du ciel, lesquels dominent ici, bon an mal an, pendant la ronde des saisons ? Sans aucun doute, c’est l’autan et le vent bas qui partagent l’année, tantôt l’un et tantôt l’autre prenant la plus grosse part.

« Vous avez remarqué, Monsieur Pierre, me disait lou Manto, un matin : à Pâques, si vous faites attention au vent qui souffle, vous verrez que c’est celui qu’on aura tout le temps ensuite, pendant les reste de l’année. Ma ménine à moi, qui était sortie de Pourroutou d’Anglas, me le disait bien souvent : le vent que le curé bénit à Pâque, on l’a pour toute l’année ».

 

 

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